Niépce correspondance et papiers
170 C ORRESPONDANCE ET PAPIERS Patriotes au sein de la Convention, républicains au milieu des assemblées populaires, nous devenons tout à coup monarchistes et aristocrates dans nos sociétés privés : nous avons encore le ton, l’air, les manières d’un peuple esclave. Eh ! comment voulez-vous qu’on songe à s’en dépouiller, lorsque tous les jours on les voit étalés sur votre théâtre ? Comment voulez-vous qu’une femme croie devoir rester dans son ménage, lorsque, sur la scène, elle se voit encore recherchée, caressée, cajolée ? Comment voulez-vous qu’une fille conserve l’aimable simplicité, la piquante naïveté de la nature, lorsque tous les jours elle voit applaudir aux ridicules minauderies, à l’impudente duplicité d’une coquette ? Direz-vous à cet homme qu’il est temps enfin qu’il renonce aux plates fadeurs, aux sottes galanteries, aux misérables pasquinades dont il se fait encore honneur dans un cercle ? Mais il vous répondra : Pourquoi les souffrez-vous sur votre théâtre ? Direz-vous à celui-ci que le moment est venu de respecter la sainteté du maria- ge ? Mais il vous répondra : Pourquoi la tournez-vous en ridicule sur votre théâtre ? Direz- vous à celui-là qu’il faut honorer la vieillesse ? Mais il vous répondra : Pourquoi l’insultez- vous sur votre théâtre ? Oui, j’ai vu la vieillesse honnie, persifflée, vilipendée ! J’ai vu des débauchés, dans toute la turpitude de l’ivresse, couvrir de sarcasmes et de ridicule un vieillard ! je les ai vus oser porter leurs mains sacrilèges sur son corps chancelant, oser approcher leurs lèvres vineuses de ses lèvres vénérables, et se disputer à qui l’accablerait d’insultes et d’outrages ! Et le parterre riait de toutes ces infamies ! Et le parterre applau- dissait à ce scandale ! Et nous nous disons républicains !........ Ah ! plutôt que de souffrir de pareilles abominations, brisez tous vos théâtres, chassez tous vos comédiens ; renoncez à tous vos jeux, et allez dans les bois appendre des Sauvages à respecter la vieillesse : ou, si la vertu vous est tant à charge, eh bien ! reprenez donc vos fers ; car pour moi, je ne reconnais point de vraie liberté sans des mœurs publiques (1) 1 . N’en doutez pas ; de votre théâtre dépend l’affermissement de votre liberté [...] Ne croyez pas cependant que je veuille faire des Céladons de mes jeunes élèves. Ne croyez pas que je les aie ramenés au sein des villes, pour les laisser s’énerver au sein des plai- sirs. Non ; tandis que d’un côté j’ouvrirai leur âme aux doux attraits des plus douces jouis- sances, pour y graver plus facilement l’amour de la patrie, de l’autre côté, je m’efforcerai de l’encroûter et épaissir par le spectacle de tous les maux de l’humanité et de la mort même. Tous les jours une centurie, distribuée par décuries, se transportera à l’hôpital, suivra le chirurgien, le regardera opérer, observera le cours de toutes les maladies, l’effet de tous les remèdes, le moment le plus favorable pour aider la nature, les moyens les plus prompts 1. « Qu’on aille voir jouer au théâtre de l’ Egalité , ci-devant des Français , le Dissipateur de Destouches ; et, pour peu qu’on ait l’âme républicaine, l’on y sera indigné comme moi, du scandale que je dénonce (Je cite le théâtre de l’ Egalité , parce que le talent inimitable des acteurs rend leur jeu mille fois plus dangereux). On regarde la comédie du Dissipateur comme très morale, et on a raison ; mais cette pièce, très morale en elle- même, devient très-immorale jouée sur un théâtre républicain. Il n’y a nul doute qu’il ne se trouve dans la société des vieillards très-vicieux et très-ridicules ; mais est-ce là les vieillards que nous devons expôser sur la scène ? Non ; la vieillesse doit être comme la divinité : elle ne doit jamais se montrer aux yeux du peuple, que pour recevoir ses adorations et ses hommages — Mais alors nous n’aurons plus de comédie ! — J’observe d’abord que c’est mal raisonner ; qu’on peut faire une très-bonne comédie, sans qu’il soit besoin d’y couvrir d’opprobre un vieillard. En second lieu, je réponds que je ne vois pas un si grand mal à ce qu’il n’y eût plus de comédie parmi nous : ce genre me paraît beaucoup plus convenir à un troupeau d’esclaves, qu’à une société d’hommes libres. Pour moi, je crois qu’ils en deviendraient même bien plus brillans, bien plus instructifs pour la morale publique. Je sais tous les troubles qu’a souvent occasionnés la comédie dans un état libre (je n’ai pas oublié la mort de Socrate) ; mais je ne vois pas que le genre héroïque ait jamais allumé une étincelle dangereuse. [...] » (Note de Labène) 1792 1795 1792 1795 Du 10 août jusqu’à la fin de la Convention
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