Niépce correspondance et papiers
538 C ORRESPONDANCE ET PAPIERS un objet d’exploitation des plus importans. Quelque empressé que je sois de connaître les importantes améliorations que tu as faites à ta belle application de notre moteur ainsi qu’au mécanisme intérieur de l’appareil, je crois qu’il est plus prudent d’attendre que nous soyons avant tout, nantis de notre brevet ; et je ne perdrai rien à cela puisque tu voudras bien avoir la complaisance de m’envoyer un petit modèle qui vaudra beaucoup mieux qu’un plan pour l’intelligence de la chose, et qui me fera le plus grand plaisir. Reçois à ce sujet, mon cher ami, mes remercimens anticipés et mon regrèt du nouvel embarras que je vais t’occasionner. .Tu auras pu voir par ma derniere lettre à ton cher neveu, que je me proposais de te donner des détails circonstanciés sur les recherches qui m’occupent, et auxquelles tu as la bonté de prendre un intérèt que je serais bien heureux de pouvoir justifier. Je n’ai point encore la certitude démontrée du succès 1 ; mais j’ai acquis quelques probabilités de plus, cequi ranime mon courage et me porte à reprendre la suite de mes expériences. .Je crois t’avoir mandé, mon cher ami, que j’avais renoncé à l’emploi du muriate d’ar- gent 2 *, et tu sais les raisons qui m’y ont déterminé. J’étais fort embarrassé de savoir par quelle autre substance je pourrais remplacer cet oxide métallique 3 , lorsque je lus dans un ouvrage de chimie, que la résine de gaïac*, qui est d’un gris jaunâtre, devenait d’un fort beau vert quand on l’exposait à la lumiere ; qu’elle acquérait par là de nouvelles proprié- tés, et qu’il fallait pour la dissoudre dans cet état, un alcool plus rectifié que celui qui la dissout dans son état naturel 4 . Je m’empressai donc de préparer une forte dissolution de cette résine, et je vis en effet qu’étendue en couches légères sur du papier, et soumise au contact du fluide lumineux, elle devenait d’un beau vert foncé en assez peu de tems ; mais réduite en couches aussi minces qu’elles devaient l’être pour l’objet proposé, sa solution dans l’alcool ne m’offrit pas la moindre différence sensible ; de sorte qu’après plusieurs tentatives également infructueuses, j’y renonçai bien convaincu de l’insuffisance de ce nouveau moyen 5 . Enfin, en jettant les yeux sur une note du dictionnaire de Klaproth, 1. Nicéphore le dit lui-même, en cette année 1817, on ne peut pas encore parler d’invention de la photogra- phie. 2. Le chlorure d’argent (AgCl). C’est l’une des très rares mentions de ce composé. Parmi ceux cités par Niépce dans l’ensemble de sa correspondance, il est le seul qui noircisse à la lumière. C’est ce composé qui fut employé sur papier lors de l’obtention des « rétines » négatives commentées dans les lettres du 5, 19 et 28 mai 1816. 3. A cette époque on classait les sels tels que le chlorure d’argent dans les oxydes d’argent. On s’en sou- viendra lors de commentaires de Nicéphore en 1831 (v. 537) et en 1832 (v. 543) ou encore dans la décla- ration que le graveur Lemaitre fera en 1856 à propos des travaux de Nicéphore sur ces « oxydes » (B.S.F.P. 1856, t.2, p. 69). 4. Si nous ne connaissons pas l’ouvrage de chimie dans lequel Nicéphore apprit ces propriétés de la résine de gaïac, on peut indiquer que Senebier en 1782 avait mentionné le changement de couleur de cette résine à la lumière mais pas celui de la solubilité. Wollaston en 1804 (J.N.P. t.8 p. 293) avait montré qu’une feuille de papier imprégnée d’une solution alcoolique de résine était jaune puis passait rapidement au vert puis au vert bleuâtre sous la lumière. Il avait indiqué que cette coloration bleue était provoquée par les rayons U.V. et qu’ensuite les rayons rouges et jaunes la détruisaient. 5. Nicéphore énonce un type de transformation chimique provoquée par la lumière, qui sera le fondement de sa future découverte : il s’agit de la variation de solubilité, après éclairement, subie par certains composés (ici la résine de gaïac dans l’alcool). Nicéphore n’abandonnera pas cette substance comme il l’écrit ici, car il y travaillera à nouveau en juillet 1817 (v. 314) justement dans le but de mettre en évidence la variation de solubilité. Il avait en effet compris qu’il y avait là un moyen d’éliminer la résine non soumise à la lumière sans toucher à celle qui y avait été exposée. Ceci devait permettre de fixer l’image, et donc de franchir le dernier obstacle qui se dressait devant lui. 1815 1824 1 8 De la seconde Restauration jusqu’à la naissance de la photographie
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